Démence

Souvent, il m’arrive, devant une glace,
De vouloir en transcender les limites
Pour cracher tout mon dégoût à la face
De l’ignoble personnage qui m’imite.

Cette fois-ci, ô le pire des spectacles,
Il compte interpréter ses ablutions.
Simagrée n’aurait meilleur réceptacle,
Ni, Tartufe, plus fidèle incarnation.

C’est pour l’avoir, plus d’une fois, surpris
Dans de jolies psychés style Richelieu,
Que je sais que c’est sur vos lits qu’il prie
En chevauchant les maîtresses des lieux.

Regarde-toi donc, être misérable :
Sur les cabinets tu trouves ton trône.
Sombre risée des contes et des fables,
Où tu chies sur les valeurs que tu prônes.

Jeudi 20 Décembre 2007

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hymne à l’amour


Elle s’accroche ; elle insiste,
Ignorant ma tiédeur.
Dans son élan de cœur,
Elle oublie qu’elle existe !

A donner sans répit,
Sans avoir, en retour,
Ni égards, ni amour…
Y a t’il rien de pis ?

Parfois, elle se convainc :
De son abnégation,
Jaillirait la passion
Du grand musée Grévin.

Souvent, elle réalise
Que la cire de mon âme
Est insensible aux flammes
Des cendres qu’elle attise.

Mais l’idée du divorce
Lui est insupportable.
Quand nous passons à table,
Elle revêt une écorce.

Les signes d’impatience
Qu’elle étouffe à la hâte,
En soupirs diplomates,
Hurlent tout ce qu’elle pense !

Quitte à choisir encore,
Elle préfère se mentir :
A défaut de sentir
Mon cœur, qu’elle ait mon corps !

La relation qu’elle feint
De vivre, j’y assiste ;
Insensible à l’artiste ;
Curieux d’en voir la fin.

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sacrifice humain

Il gravit, la barbe ruisselante de larmes,
La montagne à l’appel du verdict divin.
Tenant l’enfant désiré et brandissant l’arme ;
Le fer passa sur la fine gorge…mais en vain !

« Ô Abraham, tu es digne de prophéties.
Après avoir subi l’épreuve la plus rude,
Dieu rachète ton fils par ce bélier. Occis !
Et que ce sacrifice soit une habitude ! »

L’artiste tirant les ficelles du pantin Bush,
Se souvenant de la tradition millénaire
Et que le maître de Bagdad mettait en bouche,
Décida de manger son ex-partenaire.

Ce clin d’œil à nos chères têtes couronnées
Dit : « Celui qui nie l’hégémonie, ce quidam
Aura la tête dans un ragoût jusqu’au nez ! »
Le mouton cette année a un goût de Saddam !

Samedi 30 Décembre 2006

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Jean Michel Jarre, une longueur d’avance !


Merzouga a accueilli, ce samedi 16 Décembre, le dernier concert géant de Jean Michel Jarre. Plusieurs heures avant le début des festivités, une batterie d’entreprises spécialisées dans l’industrie du spectacle s’affairaient au pied des dunes de l’Erg Chebbi. Pour la plupart français, les organisateurs ont fait preuve de beaucoup de diligence pour passer outre les ‘‘à peu près’’ et pour offrir un spectacle réglé comme du papier à musique…un spectacle à la hauteur de la noble cause pour laquelle l’artiste engagé s’est produit.

Organisé avec le soutien du Royaume du Maroc et sous l’égide de l’UNESCO, dont Jean Michel Jarre est un ambassadeur de bonne volonté, le concert a eu pour thème ‘‘L’eau, source de vie’’ et fut l’un des événements marquant la fin de l’année internationale des déserts et de la désertification. A grands renforts de décibels, de feux d’artifice et de messages projetés sur des écrans géants, le pionnier et virtuose de la musique électro-acoustique a voulu tirer la sonnette d’alarme et sensibiliser spectateurs et téléspectateurs à la raréfaction de l’eau.

L’organisation fut remarquable. D’aucun restait admiratif devant les moyens logistiques et humains mis en œuvre. Dans le coin catering de la production, un cameraman de la RTM ravi par le professionnalisme des européens répète à qui veut l’entendre qu’ils ont même apporté leurs satellites en désignant l’Etoile du Nord, et puis d’enchaîner sur le fait qu’il n’y a guère que les étrangers qui profitent des trésors de notre pays ‘‘le plus beau lever de soleil du monde se trouve à Merzouga’’…en toutes humilité et objectivité.

Mais aussi remarquable qu’elle soit, l’organisation d’un événement au Maroc ne peut couper à certaines règles élémentaires comme la séparation hermétique des classes sociales. Le Wali, le chef de la gendarmerie, les petits notables locaux n’ayant aucune envie de se frotter à leurs administrés, on leur balisa un passage entre des barrières depuis le parking jusqu’à la tribune réservée aux invités de marque. De l’autre côté des barrières : la plèbe. Comprenez les touristes marocains et étrangers venus par leurs propres moyens et sans passer par une agence de voyages, ainsi que les habitants des environs de Merzouga.

Le spectacle pyromusical fut féerique. On se serait cru à Paris ou à New York…à deux détails de taille près : les dunes illuminées en toile de fond et le public ! Une grande partie de l’assistance était composée par le public de la marche verte. Ce public joker, qu’on emmène d’habitude au bord des routes pour saluer le Roi, a entendu dire qu’il y avait un spectacle gratuit. Vinrent, donc, familles entières, toutes générations confondues, avec couvertures, oreillers, tabourets (les nababs ne sont pas les seuls à avoir un derrière) et nourrissons sur le dos pour voir cette curiosité. Tant mieux, me direz-vous, parce qu’ils vont pouvoir être sensibilisés à une utilisation optimale de cette ressource vitale qu’est l’eau. Que nenni ! Les slogans, très sages, projetés sur les sept écrans géants étaient en français et en anglais. Quant aux propos que Jean Michel Jarre tenait avant le début de chaque morceau, ils ont été repris par un traducteur dont l’incompétence eut le don d’agacer le musicien français.

Ne se sentant pas concernée, une grande partie du public, pourtant habituée à feindre l’enthousiasme, se refroidit et guetta le passage des caméras pour faire les fous. Les danses ressemblaient à des combats de mâles en rut…on entendait bien des ‘’Jean Michel, Jean Michel…’’ lancés par quelques initiés à l’artiste mendiant une ovation, mais ils étaient, pour beaucoup, couverts par les ‘‘Wydad, Wydad…’’ de gens qui se demandaient ce qu’ils faisaient là. Il y eut, cependant, un regain d’enthousiasme lorsque les chikhates et une troupe de gnawas montèrent sur scène. Lorsque après plus de deux heures de concert, les musiciens prirent congé, on ne les retint pas et on commença à s’en aller. Ils revinrent toutefois, et Jean Michel Jarre d’ironiser : ‘‘Il faut dire que vous êtes un public formidable !’’ Après le finish, qui était grandiose, beaucoup de spectateurs hésitèrent à partir, ne désespérant pas de voir l’artiste revenir…

Le lendemain, ceux qui sont restés visiter les dunes de sable eurent également droit aux dunes de détritus qui n’ont pas manqué de choquer les caméras étrangères (des reportages seront diffusés sur France Télévision). La carte postale ne le montre pas – parce que la photo est prise de loin – mais les dunes sont essaimées de sacs en plastiques, de bouteilles, de cannettes et autres boites de sardines laissés par les touristes (marocains, il faut bien le dire) venus assister au concert. Dire que ce dernier avait une dimension écologique! Heureusement qu’avec les quelques milliers de spectateurs, nous étions loin du million que l’artiste avait rassemblé à Paris en 1979.

Si jamais vous passez par Merzouga et que, par civisme, par patriotisme ou par honte, l’envie vous prenait de ramasser quelques déchets, vous rencontreriez sûrement l’un de ces individus : la fillette qui se marre et qui vous prend pour un étranger, pour un fou ou pour les deux ; le monsieur filmant sa femme sur un dromadaire et qui, par gentillesse, vous dit qu’il y’a encore plus d’ordures de l’autre côté ; et heureusement des gens qui accepterons de faire comme vous. Nous pouvons être optimiste !

Mais l’optimisme, sous nos tropiques, est souvent plus éphémère qu’un mirage. Quand vous arriverez à votre auberge, éreinté par votre randonnée d’intérêt public, vous apprendrez qu’il n’y a pas de service de ramassage d’ordures à Merzouga, et qu’il vous faudra vous coltiner votre butin jusqu’à Rissani (n’en déplaise à la famille royale).

Sur scène, Jean Michel Jarre avait présenté une de ses compositions en ces termes ‘‘ceci est un morceau que j’avais d’abord appelé revolution, puis que j’ai ensuite renommé education !’’ Cela sonna à mes oreilles comme un pléonasme tellement l’éducation me paraît être la seule révolution salvatrice pour le Maroc de demain ! Tant que nous n’aurons pas fait cette révolution, tant que nous ne saurons pas jeter les ordures dans les endroits indiqués (quitte à les garder sur soi un moment), nous ne pouvons nous permettre de nous soucier du réchauffement de la planète. Ce luxe est à réserver aux peuples dont, justement, le comportement ne nuit pas à notre caillou sidéral ! Si l’effet de serre et la désertification sont des menaces qui nous tueront à long terme, le manque d’éducation en est une bien plus imminente. Jean Michel, t’es venu est peu trop en avance !

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mythe

  • Temple de Karnak, rive est de Louxor. Il y avait une atmosphère mystique dans l’air ce mardi 24 octobre 2006. Je me souviens…


    Du temple de Karnak, je me souviens
    Des ruines, d’un tas de pierres…et puis d’un chat
    Qui me prit comme, à un guide, il convient,
    Et à l’indifférence m’arracha !

    Je le suivis tandis que, sous ses pas,
    Il me ressuscitait l’Egypte antique !
    Le palais, sous les ruines qu’il décapa,
    Resplendit du fond des âges mythiques !

    Les couleurs, les odeurs et jusqu’aux chants
    Otèrent leurs bandelettes de momies…
    Des fresques, les profils se détachant
    Redressèrent leur face encore endormie…

    Aux prêtresses, priant Seth et Horus,
    Faisaient écho quelques scribes chantants ;
    Leurs hiéroglyphes, couchés sur papyrus,
    Glorifient encore les fastes d’antan !

    L’entrain, longtemps inespéré, palpite
    Alors que se restaure la toiture…
    De l’exil, la passion se précipite
    Quand le pylône retrouve sa droiture…

    La morosité déclinante, en moi,
    Redoutant de n’en plus être maîtresse,
    Clamait que rien ne mérite l’émoi
    D’un cœur sans lui en causer la détresse !

    L’indélicate ne se fit pas entendre
    Car tous mes sens étaient sous l’émotion…
    D’une vision, je venais de m’éprendre :
    Du chat, une Reine fit apparition !

    Tous se courbèrent à la vue d’Hatshepsout !
    Elle me prit le bras comme on fait serment ;
    Et toutes craintes et tiédeurs dissoutes,
    Mon émotion glissa aux sentiments !

    Elle m’offrit de me montrer son royaume.
    Nous remontâmes le fleuve comme on descend !
    Sur la felouque, loin des pénibles mômes,
    Nous vécûmes heureux, presque adolescents !

    Edfou nous vit nous baigner dans le Nil ;
    Et puis, d’un seul baiser jusqu’en Nubie,
    Furent témoins, pyramides et crocodiles,
    De mon cœur enflammé comme un rubis !

    De retour à Thèbes, sur la rive ouest,
    En nous promenant, que fut mon effroi
    Lorsque je lus le cartouche funeste :
    Ici gît la Reine qui se croyait Roi !

    « D’une illusion, tu as été victime,
    Tout comme Alexandre et Napoléon,
    Et ce pour te guérir du mal intime
    Qui, de ton âme, s’était fait Pharaon !

    Désormais, étant capable d’aimer,
    Autant que de souffrir, tu t’écartèles ;
    Ces sensations sauront, ta vie, rythmer
    Pour que la léthargie n’ait ta tutelle ! »

    Hatshepsout rejoignit son sarcophage
    Chargé de moult offrandes et joyaux
    Pour Anubis, pour le ver nécrophage,
    Ou pour les pilleurs des trésors royaux.

    Râ se coucha sur la vallée des morts,
    Et j’en fis de même sur mon frêle esquif
    Que je livrai aux courants du remords,
    Enviant aux gouffres amers leurs récifs !

    Le mât brisé traînant dans mon sillage,
    Auquel les morsures portaient préjudice,
    Tel un obélisque se dressa de rage
    Afin de m’en montrer la cicatrice !

    La criante douleur me raisonna ;
    A tout, je redevins indifférent.
    Refusant d’être un mets pour piranhas,
    Je remis mon armure de conquérant !

    L’amour que j’ai cru vivre, j’en conviens,
    N’était qu’un mythe soufflé par un matou.
    Du temple de Karnak, je me souviens
    Des ruines, d’un tas de pierres…et puis c’est tout !


    Le 18 Décembre 2006

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    encaisse!


    Je me retrouve sur un ring,
    Je ne sais comment !
    Je suis dans des cordes de King-
    Kong depuis un moment !

    Je contemple l’autre en face :
    Cicatrice en guise de face !
    Yeux ternes qu’on ne sonde,
    Y’a âme qui te commande ?

    Balèze comme Samson,
    Plus grand qu’un Massaï.
    Ce sont mes mauvaises actions,
    Pêchés qui m’assaillent ?

    Crochets en réponse s’enchaînent
    Directs au menton.
    J’ai, de ma mise en cernes,
    L’arcade en volcan

    Et même s’il n’y a pas d’a…
    …rgument qui percute,
    Goliath y remédiera
    Avec uppercut !

    Ici, il n’y a pas de gong,
    Ni compte à rebours !
    La vie, c’est qu’un seul round ;
    T’y tombes pour toujours !

    Ma vision se réduit,
    De toutes les manières…
    Pour amuser vos esprits,
    Haines de vos bannières…

    Huez foule de clones !
    Vos jeux de cirque antique,
    M’écoeurent à un point de l’Homme
    Que dans ses poings je m’anticipe !

    Encaisse, encaisse, encaisse !
    Ne cède pas !
    Demain est un autre jour gars ;
    Je sais que rien ne va.
    Et rien ne veut aller, mais si tu tombes,
    La chute sera longue !
    Ravin sans fond,
    Reste du côté des vivants !


    Je me suis mis en voie
    Ferrée pour quitter le stresse ;
    En phase de perdre la foi,
    Le zest de vie qu’on presse.

    De voyages, j’étais privé…
    Dire que je vis à la gare !
    Fabuleux et rêvé
    Destin d’un ex-taulard !

    Les convois des nazis
    Ne disent plus leur nom :
    Société d’amnésie
    Dont je suis l’avorton !

    Exit, Exit !
    Je cherche une sortie.
    Ma vie sur moi s’excite ;
    Je peux refaire cette partie ?

    Trop de mauvais lancers,
    De mauvaises pioches.
    Dans ce jeu mon rôle c’est :
    Celui du looser gauche !

    Hiver après automne,
    Je bascule du côté
    Où on crève du manque d’aumône,
    Seul dans l’indignité.

    Destin sans éthique
    En cercle vicieux ;
    Des coups que rien n’explique,
    Caresses du malicieux !

    Des cloches sifflent leur haine,
    Requiem dédicace
    A toutes les bêtes humaines…
    Et je prends mon train…de face !

    Encaisse, encaisse, encaisse !
    Ne cède pas !
    Demain est un autre jour gars ;
    Je sais que rien ne va.
    Et rien ne veut aller, mais si tu tombes,
    La chute sera longue !
    Ravin sans fond,
    Reste du côté des vivants !


    Je flirte avec l’overdose,
    Mes textes sont hors beat !
    Ni en vers, ni en prose,
    On ne les capte qu’en orbite !

    Mon milieu, c’est le show biz,
    Ses jeunesses dorées.
    Que je ramène ma crise,
    Cela est-il toléré ?

    Je ne fais pas de caprice.
    J’ai plus que sésame,
    Et même jusqu’aux actrices ;
    Mais je vends mon âme,

    Et sniffe pour méditer
    Les paroles des sages.
    Mes années débitées,
    Jours anthropophages !

    « Oisive jeunesse
    A tout asservie
    Par délicatesse
    J’ai perdu ma vie »

    Costard, Merco,
    Train-train quotidien !
    Opéra et Resto,
    Sans veille ni lendemain !

    Sous les feux de la rampe,
    Je ne dis pas ma cage…
    Le Horla qui me mange…
    Silencieux servage !

    Plus de poudre, on m’encense ;
    Je suis remis sur rail,
    En dépit du bon sens,
    Vers mes funérailles !

    Encaisse, encaisse, encaisse !
    Ne cède pas !
    Demain est un autre jour gars ;
    Je sais que rien ne va.
    Et rien ne veut aller, mais si tu tombes,
    La chute sera longue !
    Ravin sans fond,
    Reste du côté des vivants !

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    princesse lila

  • Conte pour enfants attardés entamé le 22-07-2001 à 00 h 57 mn.


    Les roses rougissent de honte devant sa beauté. La terre se vante de la porter. Les sirènes se font passer pour un mythe depuis qu’elles l’ont rencontrée. L’océan envie la rosée qui, sur ses cils, est restée figée. Le soleil n’est autre que son reflet. La lune prétend l’avoir enfantée : « Ne voyez-vous pas qu’elle me ressemble? Un soir, lorsqu’elle avait sept jours, mon croissant la berçait lorsqu’un oiseau argenté s’en empara. Prétendant être son père, il l’emmena en son royaume car il était roi! » Cette nuit là, la lune pleura toutes ses larmes. Que pouvait-elle faire contre roi? Bien qu’elle ait eu des armes, elle n’avait pas de bras!

    La nuit avait coutume de tirer le jour ; mais pour une fois, ce fut le soleil qui poussa à son secours. Alerté par les pleurs de la lune, il avait voulu lui sécher les yeux de ses rayons bienveillants. C’était peine perdue car les larmes avaient perlé. Depuis lors, outre les rêveurs nostalgiques, les chats et les amoureux mélancoliques prirent l’astre endolori pour muse unique. Ils sont, en effet, les seuls à connaître la vraie nature de ce que l’on croit être des cratères lunaires.

    A première vue, le royaume de l’Oiseau Argenté n’est qu’une simple mare sans contours. La princesse y grandit entourée de rossignols, de rouges-gorges et de vautours. A trois ans, elle en avait déjà fait le tour. Des hirondelles lui apprirent à voler, un flamand rose à se tenir sur une seule patte et un paon à défiler. Plus tard, elle comprit que son royaume était immense : outre la mare, elle régnait sur les airs et sur les cœurs.

    Lila aimait voler…tellement qu’elle vola mon cœur! Cela est arrivé par un doux soir d’été. Je philosophais sous la voûte céleste et me rassurais en reconnaissant les deux seules constellations que je puisse nommer. Un fait étrange concentra toute mon attention. Il s’agissait d’un petit point blanc qui grandissait sensiblement : « Serait-ce une étoile qui trépasse ou mon imagination qui se surpasse? A moins que ce ne soit quelque chose qui s’approche. Le Petit Prince? Le Père Noël? Un OVNI? En tout cas, si c’est une météorite, elle a encore du chemin à parcourir… » Je venais à peine de conclure à cette évidence lorsque je reçus le démenti officiel en plein cœur. Le petit point blanc me percuta à 01h11, et il n’y a pas eu de morts à déplorer. C’était un drôle de petit point blanc ; il se présenta comme étant un diamant déchu originaire des perles lunaires. Depuis des années son père concentrait tous ses efforts thermiques sur l’extrémité des larmes de sa mère. Sans résultat. La journée d’avant, le soleil aurait dit à la lune qu’il ne lui en avait jamais voulu pour son aventure avec l’Oiseau Argenté. La lune chercha longtemps une larme de joie, mais ses joues étaient devenues stériles ; elle s’en voulut, rougit, et la chaleur libéra, de ses perles, un diamant. L’enfant du jour et de la nuit.
    « Je suis en mission secrète! Je dois retrouver ma demi-sœur, la princesse Lila, avant que ma mère ne meure de chagrin, me dit-il spontanément. » Il s’adressait à moi comme il l’aurait fait à un subalterne, et comme s’il avait prévu ma présence à sa chute. Princesse Lila…un nom enchanteur! Pendant que j’essayais de me représenter cette princesse, le point tenait des propos insensés : « Mon père en a marre de pousser ma mère comme il le fait depuis bientôt dix-sept ans…s’il ne le fait pas, ce serait le raz de marée sur votre planète…il est fort ; il aurait pu venir lui-même, mais s’il l’avait fait, toute vie aurait brûlé…je suis la dernière chance…si je ne ramène pas Lila, la lune mourra, et ce sera la fin quand même…j’ai besoin de ton corps! »
    Avant que je n’eusse pu tenter quoi que ce soit, le point me sauta au visage, dévala mon œsophage, le sectionna au croisement avec l’aorte, artère qu’il emprunta pour finir dans mon cœur après avoir trébuché sur une valve et recousu les trous dont il était l’auteur. Il choisit le ventricule droit qui était encore plus petit chez moi : une anomalie de naissance.

    Lila avait remarqué le ballet du duc Aigle. Un drôle d’oiseau! Il avait les faveurs de l’Oiseau Argenté qui lui devait la paix imposée aux cobras grâce à son escadrille de serpentaires. En remerciement de son coup d’éclat, le duc supplanta le baron Héron à la tête du ministère de la paix. L’Oiseau Argenté aimait la paix. Il aimait surtout aller l’imposer aux espèces les plus éloignées en compagnie de son nouveau ministre. Aigle, quant à lui, affectionnait le pouvoir et s’était juré de devenir roi après avoir épousé Lila et plumé son père.
    Le roi aimait sa fille, mais ne pouvait décliner la demande en mariage de son impopulaire vassal qui était devenu le garant d’une pax volatila imposée aux espèces moins puissantes que les cobras. Il réussit néanmoins à convaincre le ministre d’attendre la nouvelle lune, synonyme des dix-sept ans de la princesse : « Dans deux jours, Lila aura dix-sept ans. Elle cessera d’être ce petit point de lumière, et se métamorphosera en oiseau, à mon image. Patience mon cher! »

    Je m’étais levé en catastrophe, et j’essayais de régurgiter le suicidaire lorsqu’une pensée me glaça le sang : manger un diamant équivaut à mourir dans d’atroces souffrances. D’ailleurs, j’avais déjà ressenti une petite douleur…mes pattes ne me portaient plus. Je m’étais couché là priant en attendant l’ange, me préparant à ses énigmes transcendantes, me repassant en film ma piètre existence, pleurant en silence…
    Le décor était grandiose, planté là comme pour le tournage d’un film tragique. J’en aurais pleuré si ne le faisais déjà. Sur une voûte magnifique de régularité, s’écrasaient les larmes de tous les habitants de cet univers ; les larmes devenaient ainsi des étoiles. Le ciel en était saturé! La souffrance n’a que trop duré! Lorsque la nuit deviendra parfaitement blanche, le premier ciel fera place au second mouchoir céleste, afin que la terre ne soit fertilisée par la douleur. J’assistais à l’apparition de la constellation provoquée par mes larmes. Elle se fit une place tant bien que mal près de la constellation de la Lyre.
    L’attente de la souffrance me torturait. Qu’attendait-elle pour m’achever? J’étais sur le flanc d’une colline. En contrebas, le croissant lunaire se reflétait dans un lac bordé de saules pleureurs ; il y avait une ferme, et des champs à perte de vue. Une atmosphère mystique s’était emparée du décor…une brume nous recouvrait. La constellation née de ma mélancolie devinait mes pensées et me dessinait les visages de mes proches. Cependant, le temps passait et je finis par m’impatienter : « L’ange doit être très occupé. A moins que toute cette histoire ne soit qu’un mauvais rêve! » cette deuxième éventualité me convenait. Décidément, j’avais toujours eu l’imagination galopante.
    En me relevant, je n’arrivais toujours pas à rire de cette histoire à dormir debout. Mon cœur me serra pour la première fois, et bien qu’il y ait eu un diamant en plus, c’était une sensation de manque vertigineux qui l’étreignait. Quelqu’un que je ne connaissait pas me manquait! Je me surpris : « Serait-ce cette princesse Lila? » au dessus de ma tête, près de la constellation de l’Aigle, un amas de larmes allait s’écraser. Quelque part, quelqu’un souffrait…

    Lila venait d’apprendre son mariage imminent sur une affiche publique. Elle essaya de plaider son cas auprès du roi, mais l’audience lui fut refusée. Le vautour, chef du protocole du nid royal, lui flanqua deux faucons pour la surveiller, et réquisitionna son colibri. La princesse savait voler, mais elle n’avait pas encore d’ailes pour pouvoir le faire. Le seul moyen pour elle de s’enfuir aurait été de prendre un long courrier ou, encore, un vol irrégulier. Les oies et autres oiseaux migrateurs avaient dû retarder leur départ pour assister aux noces. Restait la seconde solution. Lila était persuadée que les moineaux, les colombes et les oiseaux de basse cour la soutiendraient même si elle savait que ces derniers ne peuvent voler. Ce qu’elle ignorait, c’était que toutes les colombes et pigeons furent envoyés pour annoncer la nouvelle aux sept coins du royaume et remettre les invitations aux convives. Pendant ce temps, tous les moineaux et autres petits oiseaux étaient chargés de dénicher le maximum de vers pour le repas de noces. De surcroît, le nid était sous étroite surveillance, et la nature lumineuse de la princesse ne l’aidait pas à passer inaperçue. Lila désespérait de voir quelqu’un venir à son secours. Les cigognes apportaient déjà la robe aux couleurs de l’oiseau-roi.

    Une fois de plus, l’astre solaire alluma la lumière. Et lorsque je m’étais enfin réveillé, il s’apprêtait déjà à rejoindre sa tanière. Je ne m’étais pas remis de mon étrange soirée, et un vide abyssal sévissait en moi. La question de savoir si c’était vraiment Lila qui me manquait n’était pas à l’ordre du jour. C’était évident! Je ne l’avais jamais vue, mais je l’imaginais aisément : des cheveux blonds, très longs, le teint pâle, les yeux verts, tricotant un gilet dans la plus haute tour d’un château gardé par un dragon terrible.
    Je me creusais la tête pour savoir où dénicher une armure anti-flammes, une épée et un fier destrier lorsqu’une colombe atterrit sur un rocher, à proximité : « Oyez! Oyez! Messire, je n’ai plus d’invitations. Sachez tout de même que l’Oiseau Argenté vous convie aux noces de sa fille demain soir à la mare royale, dit-elle après avoir longuement et inutilement roulé du tambour. » Il était hors de question que je me rende à une telle vitrine mondaine : « J’ai déjà du mal à trouver une armure…alors, pour trouver un costard…à moins que… » Je venais d’avoir une idée de génie!

    Dès les premières lueurs du jour, beaucoup d’oiseaux avaient chanté la tristesse de la princesse. La félonie du nouveau ministre, craint par tout le monde et aimé par personne, ne faisait plus de doute. L’affaire devint très vite l’unique sujet de piaillerie dans les hautes et basses-cours. Lila pleura toute la journée. Sa constellation était devenue immense. La nuit tomba plus tôt sur la mare-miroir, et la lune vint devant la fenêtre de Lila. Le dernier croissant était géant et aveuglant de lumière. Elles discutèrent sans parler…la lune en rayonnant, et Lila en scintillant. La princesse sût enfin qui était sa mère, mais ce n’était pas tout…« Je n’ai pas voulu venir te voir avant ce soir pour ne pas te perturber, et je crains que ce ne soit la dernière fois que nous nous voyions. La nuit prochaine, en oiseau, tu te transformeras! Ce sera la nouvelle lune. Je ne serai, donc, pas là, et je ne réapparaîtrai ensuite que si tu reviens en mon sein. Je ne veux pas être égoïste. Sois heureuse ma fille! »
    Lila scintilla, troublée. Tous ces événements l’avaient épuisée, et la perspective de la dure journée qui l’attendait le lendemain finit de l’achever. Elle s’endormit sans mal.

    La nuit vira au jour. Une fois n’est pas coutume, je m’étais levé bien avant le soleil ce matin-là. Je fonçais, cap au sud, vers les noces royales. Après maintes tractations, Sphinx finit par me prêter son costume trois pièces contre la promesse de le lui rendre dans le même état…et moyennant le dépôt en caution de toute ma garde-robe. J’avais quelques relations à la mare. J’étais sûr d’y trouver une armure, ainsi que la liste détaillée des princesses prisonnières de dragons cracheurs de feu.

    Lila chevauchait un fier faisan qu’escortait une patrouille de busards casqués, les oriflammes au vent. Elle surplombait la plage qui, d’un instant à l’autre, allait se transformer en champ de bataille. D’abord, elle avait énergiquement protesté contre cette peace-party censée pacifier les oursins bataves en l’honneur de son mariage. Puis, se rendant compte que sa cause était perdue d’avance, elle prétexta un malaise pour se défiler. C’était compter sans l’intransigeance de son père.

    L’Oiseau Argenté était épaté par le plan d’Aigle. Les mouettes, les albatros et les goélands allaient attaquer par les flancs, les coléoptères par l’arrière et les autruches de face. Tandis que les aigles, les faucons, les éperviers et autres rapaces se préparaient à piquer sur les oursins. Ces derniers étaient des proies toutes indiquées. Ils se tenaient alignés, presque résignés, comme si les becs et les griffes acérées étaient une fatalité. Aigle se mit à la tête des rapaces et l’Oiseau Argenté ordonna l’attaque.
    A peine l’assaut fut-il lancé que la lune usant de son influence provoqua la marée basse. La mer se retira à une vitesse vertigineuse dévoilant une armée d’oursins sur laquelle les poisons volants vinrent s’empaler. Au signal du chef artilleur oursin, les hérissons de mer éjectèrent leurs épines qui atteignirent les volatiles lancés à pleine vitesse. Ce fut un carnage : presque tous les oiseaux y laissèrent des plumes, et ceux qui le pouvaient encore rebroussèrent chemin à tire d’aile.

    Juste avant l’attaque, la princesse remarqua cet oiseau qui, passant par là par hasard, eut un geste de désespoir devant la mascarade qui se préparait et qu’il devinait. « Enfin quelqu’un de sensé, pensa-t-elle! » Elle le vit ensuite voler au secours d’Aigle qu’une épine venait d’atteindre. En effet, avant qu’il n’eut pu réaliser ce qui se passait, le ministre de la paix vit la mer se retirer, des épines transpercer ses aigles impériales et les autruches s’enterrer la tête…l’instant d’après, il gisait sur le sable, inconscient. Une épine lui avait frôlé le crâne, le blessant superficiellement. Un oiseau mystérieux le tira d’affaire alors qu’une charge d’oursins le menaçait.

    Je remis ce pauvre duc aux poules en blouse blanche, qui en profitèrent pour m’extraire une épine de l’aile. Je me réjouissais de retrouver mon ami, le chevalier Epervier, sain et sauf lorsque le roi nous rejoignit :
    «_ Je te salue Oiseau Rare!
    _ Moi de même noble roi!
    _ Il ne fallait pas te donner tant de peine pour sauver cet aigle incapable.
    _ Tu n’as donc toujours pas compris? Qu’un peuple ne te déclare pas la paix ne veut pas dire qu’il a des intentions belliqueuses. C’est la guerre qu’on déclare. On n’a pas besoin de déclarer la paix ; elle est normale!
    _ Nous avons déjà débattu cette question…
    _ Avant que je ne démissionne de ma charge de ministre de la guerre au profit de la comtesse Colombe? Oui! Mais aujourd’hui je vais pouvoir te prouver la véracité de mes dires! »
    Après deux allers-retours entre l’Oiseau Argenté et le roi Oursin Kipic, qui s’était révélé un animal marin fort intelligent, j’avais réussi à arranger une rencontre entre les deux monarques. Les oursins réprouvant la guerre plus que tout, cette rencontre déboucha sur une paix sans conditions. Les oiseaux survivants allaient, donc, retourner à la mare en triomphateurs. Pour me féliciter, l’Oiseau Argenté adhéra à ma thèse, me proposa le ministère de la paix ainsi que la main de sa fille unique. J’avais décliné ses offres sans même demander à voir la princesse car mon seul désir avait pour nom Lila. Le roi, bien que légèrement offensé, eut néanmoins la gentillesse de m’offrir une armure, et convint qu’évincer le duc n’aurait pas été une mince affaire. Mettre le duc aux arrêts aurait été salvateur. Certes! Mais cela aurait, inévitablement, entraîné une guerre civile car la plus grande partie de l’armée lui était fidèle. Le peuple n’y était pas préparé. Chemin faisant, j’avais demandé à Epervier de me dresser la liste des princesse ayant des dragons pour geôliers. Il me demanda d’être plus précis car la liste risquait d’être très longue.
    « Elle s’appelle Lila, lui dis-je!
    _ Je ne vois pas. La seule princesse Lila que je connaisse est la fille du roi et elle se trouve sur le dos du faisan, là bas.
    _ Est-elle blonde aux yeux bleus?
    _ Non, c’est un petit point blanc…
    _ Mon Dieu! C’est elle!
    _ Doucement mon petit marquis. Cette fille est inaccessible. Tu sembles ignorer qu’elle épouse Aigle ce soir. Rien n’est plus irrévocable que le destin, conclût-il.
    _ Justement… »

    Les faucons avaient été priés de sortir de la chambre princière, le temps pour les cigognes d’aider Lila à vêtir sa robe nuptiale. Par où pouvait-elle bien s’enfuir? Sur la mare, on interprétait le lac des cygnes ; des perruches et de perroquets donnaient un air carnavalesque au petit bois avoisinant. La fenêtre était ouverte. Lila regardait le spectacle sans le voir…sa pensée était restée accrochée au gentlebird qui l’avait charmée en privilégiant le dialogue aux armes. Certes, le marquis n’avait pas l’envergure du duc, mais il avait déjà prouvé son courage. De plus, la princesse fut séduite par la subtilité de son plumage. Il était d’un blanc immaculé, aux reflets gris, et à la huppe couleur d’émeraude. « Si seulement pouvait-il m’enlever, pensa-t-elle! » Elle pensait toujours à lui lorsqu’un tourbillon de lumière la souleva.
    Venant chercher sa promise, Aigle s’étonna de voir les gardes à l’extérieur de la chambre princière. Ils lui expliquèrent que le chef du protocole leur avait demandé de se retirer pour que la princesse puisse se préparer. Ils ne se doutaient pas que Lila allait se voir pousser des ailes. Le ministre de la paix entra dans la chambre, vit les cigognes choquées par la vision dont elles furent témoin, et comprit qu’il était trop tard.

    Une nuit noire s’installa. J’assistais au ballet dans la tribune royale, non loin de l’Oiseau Argenté. A la lumière colorée des fleurs luminescentes et des lucioles, des rossignols chantaient et des ménures dessinaient des ondes, de leurs pas délicats, sur la mare qui s’était parée en lac pour l’occasion. Je ne regrettais pas d’avoir refusé l’offre royale. J’étais convaincu que, de toute manière, le duc ne se serait pas laissé déposséder sans coup férir. Et puis, il me fallait l’accord de la princesse ; le roi pouvait offrir un ministère, mais pas le cœur de sa fille. Pendant la cérémonie, j’allais devoir tenter ma chance…mais comment? Ma quête courait à l’échec bien que je refusasse d’y croire. Ma nature optimiste me rassurait! Machinalement, je m’étais levé et m’en étais allé prendre l’air dans le dédale des branchages. J’en profitais pour faire le bilan de la situation et donner du répit à mes tympans qui résonnaient encore des commérages de la duchesse Pie. Je me trouvais devant un dilemme. La raison me rattrapa, m’apostropha et allait réduire mon élan de cœur à néant. « C’est vrai! Reprends-toi Oiseau Rare. Qu’espères-tu trouver? L’amour? Lila n’est pas de ton espèce et elle se marie ce soir de surcroît. » J’allais entendre raison lorsqu’une silhouette me percuta au coin d’une branche désertée. Nous étions dans les ailes l’un de l’autre. Mon cœur s’apaisa : « Princesse Lila?! »

    Le silence radio durait depuis quelques instants. Ils se regardaient. Les yeux de Lila se demandaient comment l’avait-il reconnue, et pourquoi lui était-il si familier. L’Oiseau Rare, quant à lui, renonçait à imaginer comment était-elle devenue un oiseau…un oiseau qui lui ressemblait singulièrement. Les piaillements n’avaient pas lieu d’être. D’ailleurs, aucun mot n’aurait pu traduire le sentiment commun qu’ils éprouvaient. Ce sentiment où s’entremêlent l’étonnement, la béatitude et l’impression d’avoir été exaucé. Cet instant semblait être l’aboutissement de leurs vies. Les yeux de Lila brillaient encore lorsque le duc la rattrapa. Elle demanda le secours de l’Oiseau Rare. Ce dernier s’interposa :
    «_ Un instant l’aigle! Tu n’as pas le droit!
    _ J’ai tous les droits. Je serai bientôt roi. Et tu me paieras l’affront de m’avoir sauvé des oursins ce matin.
    _ En garde duc!
    _ Je n’ai pas de temps à perdre. Occupe-toi donc avec mes faucons! »

    Seul contre quatre, je ne faisais pas le poids! J’allais me battre et je savais pourquoi : il ne pouvait m’arriver que ce que Dieu m’avait destiné. Aigle emportait Lila. Par terre, un faucon gisait déjà ; mais une rivière bleu-sang coulait sur mon flanc droit. Mes pattes se dérobèrent. J’étais à terre. Une chose était sûr : ces faucons avaient été élevés au grain. Curieusement, à cet instant, la tête de Sphinx m’apparût ; il était furieux de voir l’état auquel j’avais réduit son beau costume. Les écorcheurs attaquèrent à trois, mais un éclair les foudroya. Epervier et ses amis venaient de me sauver la vie.

    La lumière était sortie d’elle, et revenait en elle tout en la faisant tournoyer en l’air comme une toupie. Les cercles de lumière avaient dessiné un oiseau à l’image de celui auquel elle pensait, à la différence près que les couleurs s’intervertirent. Elle avait le plumage vert et la huppe blanche. Le petit point blanc qu’elle était se trouvait désormais en son cœur. De Lila, les cigognes durent faire un portrait-robot qui servit à Aigle pour la retrouver.

    A peine Lila et Aigle étaient-ils arrivés devant l’autel que ce dernier déclara le mariage effectif :
    «_ Je suis votre nouveau roi, dit-il, laissant le rassemblement coi!
    _ C’est moi qui suis votre souverain, s’insurgea l’Oiseau Argenté de sa tribune!
    _ Plus maintenant…corrigea le rapace pendant qu’une nuée de faucons fondait sur son interlocuteur, le réduisant en lambeaux. »

    Bien qu’ayant accouru à vol d’oiseau, nous étions arrivés trop tard pour sauver le monarque. Néanmoins, nous attaquâmes les assassins avec beaucoup de bravoure. La mare se transforma en arène, et nous en gladiateurs. Tout d’abord, l’assemblée fut ravie car les faucons ne faisaient pas le poids face à notre fougue. L’adrénaline me faisait oublier le trou béant sur mon flanc. Le temps devenait interminable…comme s’il s’était arrêté. Et l’ennemi revenant toujours plus nombreux, la fin me parût imminente. Nous allions céder et mourir submergés par les faucons. Déjà des éperviers tombaient. L’imposteur s’égosillait : « Je suis votre roi! Votre roi! » C’était une humiliation de trop. D’un coup, le public se mêla aux combats. Les poules se jetèrent à l’eau pour prouver qu’elles n’étaient pas mouillées. Les faucons comprirent que s’ils ne se rendaient pas, ils allaient mourir lacérés. De rage, le duc fondait sur moi, lorsqu’un sifflement désespéré de Lila me fit pivoter. Ce geste instinctif fit qu’au lieu d’avoir le dos transpercé, je n’avais qu’une aile déchirée. Il n’y avait pas de temps pour les lamentations car le rapace revenait à la charge. Je n’avais pas peur de lui, et encore moins de la mort! Cela tombait à propos puisque personne ne pouvait intervenir avant la fin du combat. C’était un duel pour l’honneur. Ayant esquivé son attaque, j’attaquai à mon tour. S’en suivit un ballet aérien duquel tombaient plumes, sang et cris sourds. Invoquant l’aide divine, mes griffes se frayèrent une voie, entre les pans de son armure, et l’éventrèrent. Il chuta en tourbillonnant entraînant une queue de comète violette et un gémissement déchirant. Je n’avais qu’une envie : re-goûter ce sentiment d’apaisement que j’avais ressenti lorsque mes ailes contenaient Lila ; mais cette dernière ne me sourit pas…elle regardait ma poitrine avec stupéfaction. Le bec crochu d’Aigle avait dû me perforer pendant que je l’atteignais. A la vue du sang, je m’étais rendu compte que je souffrais. Lila me prit dans ses ailes alors que je chancelais. Je la voyais de si près qu’elle m’obturait tout horizon. Le petit diamant s’évada de mon cœur par la blessure. Il s’envola et fut bientôt rejoint par un autre diamant sorti du bec de Lila. Les deux points blancs fusionnèrent et s’élancèrent en direction de la lune. Cette dernière clignota, nous faisant comprendre qu’elle se montrerait le lendemain soir. Lila allait pouvoir rester à la mare. Elle n’était plus une princesse, mais une reine. « Sois heureuse et brave reine Lila. Ton peuple a besoin de toi! »

    Défiant les lois de la nature, une larme de Lila tomba au lieu de monter. Elle m’atteignit à la tempe. Le jour se levait. Le décor était grandiose, planté là comme pour le tournage d’une épopée antique. J’en aurais pleuré si je le pouvais. L’aube naissante semblait promettre au héros effondré de protéger sa reine et son peuple endeuillés…j’en souriais. Des ailes inconnues s’approchaient. Un vent nouveau se levait. Les cimes des sycomores se prosternaient et priaient pour le salut de l’âme d’un oiseau rare. Lila pleurait. Les oiseaux chantaient. Un ultime spasme sévit et me joignit les paupières. Mes yeux se fermèrent pour la dernière fois : « Je t’aimerai toujours Lila! »

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    la baie vitrée

  • Le 10/04/2005 à bord du paquebot Biladi. Sète-Tanger.


    Je rentre au Maroc. 36 heures de traversée : Sète-Tanger. Je suis malade et je passe mon temps à dormir dans cette pièce glauque, peuplée de fauteuils. J’en occupe trois bien que n’en ayant payé qu’un. En réalité, j’occupe les 108 fauteuils de cette pièce car j’y suis seul. Des fauteuils saumon-foncé alternent avec d’autres d’un violet marroneux. J’ai l’impression de faire tache dans cet environnement attristant avec mon k-way jaune pétant, mon blue-jean, mes baskets jaune-cocu, mon sac à dos bleu-marine et mon sac de couchage vert-fluo.

    Hier soir, quelques voyageurs se sont aventurés jusqu’à cette salle perdue, puis se sont convaincus qu’ils ne pouvaient séjourner dans un lieu aussi froid. Les tons des meubles semblent avoir déteint sur la température qui y est fraîche. Le visiteur en avait la chair de poule. Son regard embrassait la salle et s’arrêtait sur moi : vision surnaturelle qui le dissuadait définitivement de rester dans cet endroit bizarre. Je suis une fausse note de banjo dans un requiem pour orgues.

    Tout à l’heure, il faudra que je remonte aux étages supérieurs, que je quitte les profondeurs du navire pour aller prendre mon plateau-déjeuner à la cafétéria. Là-haut, il n’y a pas de salles de fauteuils. Non, il n’y a que des cabines et des couchettes décorées de couleurs vives, comme celles que je porte ; si bien qu’on me prendrait aisément pour le room service. Les choses ont bien changé depuis le Titanic. Dans le Biladi, on a le droit de s’approcher et de voir le luxe, puis de redescendre encore plus frustré. On a alors la sensation de descendre encore plus de marches, encore plus d’étages ; mais ce n’est qu’une impression !

    Ce n’est tout de même pas la faute des gens riches s’ils sont riches. J’ai pu les observer à loisir ce matin lorsque je faisais la queue pour avoir mon plateau-repas : ce sont des gens comme vous et moi. Ils étaient tout près, mais une baie vitrée, maladroitement placée, nous empêchait de les entendre parler. Cette séparation, de facto, les rendait, paradoxalement, plus proches et plus attentionnés à notre égard. J’ai d’ailleurs pu détecter beaucoup d’empathie dans les regards qu’ils nous adressaient alors qu’ils attendaient, assis à des tables joliment décorées, qu’un serveur vienne prendre leurs commandes.
    Du côté de la baie vitrée où je me trouvais, la plèbe qui m’entourait et me contenait feignait d’ignorer les soi-disant patriciens. On ne leur adressait que des regards furtifs et méchants. Par son comportement, le ton de sa voix, sa posture, d’aucun faisait comprendre que normalement il aurait dû être de l’autre côté, mais qu’une fâcheuse méprise a fait qu’il partage notre lot.
    On était beaucoup moins à l’aise de ce côté-ci de la baie. Les gens trouvaient le temps long et la queue interminable. Peut être était-ce dû à la position debout que nous devions garder ?! En ce qui me concernait, les regards cléments et empathiques venant d’en face m’aidaient à supporter cette longue attente et à garder ma spontanéité naturelle.
    A un moment donné, un petit garçon d’en face, sûrement attiré par la couleur chaude de mon k-way, s’est approché de la vitre et m’a regardé avec de gros yeux. J’ai essayé de le faire rire en lui faisant des grimaces, mais l’enfant gardait le même air interrogatif. Bientôt, sa mère venait le chercher et je comprenais, par le regard qu’elle m’adressait, que c’était moins pour le protéger que pour éviter que je me sente humilié. Je voulais lui dire qu’il n’y avait rien d’humiliant à être debout pendant que d’autres sont nonchalamment assis, mais la baie vitrée est impénétrable. A ce moment-là, j’ai lu, sur les lèvres du petit, la question qui les brûlait : ‘‘Maman, pourquoi ils sont debout ? Ils sont punis ?’’
    Je referai cette queue, assisterai de nouveau à la comédie humaine, à la société qu’une vitre stratifie et je ne mangerai sûrement pas grand-chose de ce qu’on me donnera car il n’y aura qu’un menu : le menu du jour. Et mon régime alimentaire hallucinant jouant, je retournerai parmi mes fauteuils me faire un sandwich au thon.
    Cette nuit, à l’extinction des feux, il n’y aura plus de couleurs dans la salle des fauteuils. Je ne serai plus l’extraterrestre jaune, solitaire et cinglé. Je me joindrai, avec mes couleurs aux fauteuils pour ne plus former que le même noir qu’aucune des trois télés débranchées ne viendra déranger. Je penserai, alors, à cette baie vitrée, ou plus exactement, à ce miroir déformant qui nous montre à travers les autres.
    Dans une journée, on n’a que de très rares occasions de se voir directement dans un miroir ou une glace. Mais, à travers les gens, nous nous voyant indirectement. D’où l’impression qu’ont certains de se voir constamment. Prenez la première personne qui s’offre à vos yeux. Vous voyez-vous ? Vous voyez-vous à travers elle ?
    Quant à moi, je me vois à travers des fauteuils. J’ai un œil saumon-foncé et l’autre violet marroneux. Ces teintes se mélangeront dans mon âme. Je me sens déjà comme le poète maudit : il pleure dans mon cœur…il faut que je sorte avant que la lourde porte étanche de la salle des fauteuils ne se referme derrière moi, à jamais. Il me faut prendre la place que la fatalité m’a assignée car la tragi-comédie humaine va bientôt recommencer.

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