Conte pour enfants attardés entamé le 22-07-2001 à 00 h 57 mn.
Les roses rougissent de honte devant sa beauté. La terre se vante de la porter. Les sirènes se font passer pour un mythe depuis qu’elles l’ont rencontrée. L’océan envie la rosée qui, sur ses cils, est restée figée. Le soleil n’est autre que son reflet. La lune prétend l’avoir enfantée : « Ne voyez-vous pas qu’elle me ressemble? Un soir, lorsqu’elle avait sept jours, mon croissant la berçait lorsqu’un oiseau argenté s’en empara. Prétendant être son père, il l’emmena en son royaume car il était roi! » Cette nuit là, la lune pleura toutes ses larmes. Que pouvait-elle faire contre roi? Bien qu’elle ait eu des armes, elle n’avait pas de bras!
La nuit avait coutume de tirer le jour ; mais pour une fois, ce fut le soleil qui poussa à son secours. Alerté par les pleurs de la lune, il avait voulu lui sécher les yeux de ses rayons bienveillants. C’était peine perdue car les larmes avaient perlé. Depuis lors, outre les rêveurs nostalgiques, les chats et les amoureux mélancoliques prirent l’astre endolori pour muse unique. Ils sont, en effet, les seuls à connaître la vraie nature de ce que l’on croit être des cratères lunaires.
A première vue, le royaume de l’Oiseau Argenté n’est qu’une simple mare sans contours. La princesse y grandit entourée de rossignols, de rouges-gorges et de vautours. A trois ans, elle en avait déjà fait le tour. Des hirondelles lui apprirent à voler, un flamand rose à se tenir sur une seule patte et un paon à défiler. Plus tard, elle comprit que son royaume était immense : outre la mare, elle régnait sur les airs et sur les cœurs.
Lila aimait voler…tellement qu’elle vola mon cœur! Cela est arrivé par un doux soir d’été. Je philosophais sous la voûte céleste et me rassurais en reconnaissant les deux seules constellations que je puisse nommer. Un fait étrange concentra toute mon attention. Il s’agissait d’un petit point blanc qui grandissait sensiblement : « Serait-ce une étoile qui trépasse ou mon imagination qui se surpasse? A moins que ce ne soit quelque chose qui s’approche. Le Petit Prince? Le Père Noël? Un OVNI? En tout cas, si c’est une météorite, elle a encore du chemin à parcourir… » Je venais à peine de conclure à cette évidence lorsque je reçus le démenti officiel en plein cœur. Le petit point blanc me percuta à 01h11, et il n’y a pas eu de morts à déplorer. C’était un drôle de petit point blanc ; il se présenta comme étant un diamant déchu originaire des perles lunaires. Depuis des années son père concentrait tous ses efforts thermiques sur l’extrémité des larmes de sa mère. Sans résultat. La journée d’avant, le soleil aurait dit à la lune qu’il ne lui en avait jamais voulu pour son aventure avec l’Oiseau Argenté. La lune chercha longtemps une larme de joie, mais ses joues étaient devenues stériles ; elle s’en voulut, rougit, et la chaleur libéra, de ses perles, un diamant. L’enfant du jour et de la nuit.
« Je suis en mission secrète! Je dois retrouver ma demi-sœur, la princesse Lila, avant que ma mère ne meure de chagrin, me dit-il spontanément. » Il s’adressait à moi comme il l’aurait fait à un subalterne, et comme s’il avait prévu ma présence à sa chute. Princesse Lila…un nom enchanteur! Pendant que j’essayais de me représenter cette princesse, le point tenait des propos insensés : « Mon père en a marre de pousser ma mère comme il le fait depuis bientôt dix-sept ans…s’il ne le fait pas, ce serait le raz de marée sur votre planète…il est fort ; il aurait pu venir lui-même, mais s’il l’avait fait, toute vie aurait brûlé…je suis la dernière chance…si je ne ramène pas Lila, la lune mourra, et ce sera la fin quand même…j’ai besoin de ton corps! »
Avant que je n’eusse pu tenter quoi que ce soit, le point me sauta au visage, dévala mon œsophage, le sectionna au croisement avec l’aorte, artère qu’il emprunta pour finir dans mon cœur après avoir trébuché sur une valve et recousu les trous dont il était l’auteur. Il choisit le ventricule droit qui était encore plus petit chez moi : une anomalie de naissance.
Lila avait remarqué le ballet du duc Aigle. Un drôle d’oiseau! Il avait les faveurs de l’Oiseau Argenté qui lui devait la paix imposée aux cobras grâce à son escadrille de serpentaires. En remerciement de son coup d’éclat, le duc supplanta le baron Héron à la tête du ministère de la paix. L’Oiseau Argenté aimait la paix. Il aimait surtout aller l’imposer aux espèces les plus éloignées en compagnie de son nouveau ministre. Aigle, quant à lui, affectionnait le pouvoir et s’était juré de devenir roi après avoir épousé Lila et plumé son père.
Le roi aimait sa fille, mais ne pouvait décliner la demande en mariage de son impopulaire vassal qui était devenu le garant d’une pax volatila imposée aux espèces moins puissantes que les cobras. Il réussit néanmoins à convaincre le ministre d’attendre la nouvelle lune, synonyme des dix-sept ans de la princesse : « Dans deux jours, Lila aura dix-sept ans. Elle cessera d’être ce petit point de lumière, et se métamorphosera en oiseau, à mon image. Patience mon cher! »
Je m’étais levé en catastrophe, et j’essayais de régurgiter le suicidaire lorsqu’une pensée me glaça le sang : manger un diamant équivaut à mourir dans d’atroces souffrances. D’ailleurs, j’avais déjà ressenti une petite douleur…mes pattes ne me portaient plus. Je m’étais couché là priant en attendant l’ange, me préparant à ses énigmes transcendantes, me repassant en film ma piètre existence, pleurant en silence…
Le décor était grandiose, planté là comme pour le tournage d’un film tragique. J’en aurais pleuré si ne le faisais déjà. Sur une voûte magnifique de régularité, s’écrasaient les larmes de tous les habitants de cet univers ; les larmes devenaient ainsi des étoiles. Le ciel en était saturé! La souffrance n’a que trop duré! Lorsque la nuit deviendra parfaitement blanche, le premier ciel fera place au second mouchoir céleste, afin que la terre ne soit fertilisée par la douleur. J’assistais à l’apparition de la constellation provoquée par mes larmes. Elle se fit une place tant bien que mal près de la constellation de la Lyre.
L’attente de la souffrance me torturait. Qu’attendait-elle pour m’achever? J’étais sur le flanc d’une colline. En contrebas, le croissant lunaire se reflétait dans un lac bordé de saules pleureurs ; il y avait une ferme, et des champs à perte de vue. Une atmosphère mystique s’était emparée du décor…une brume nous recouvrait. La constellation née de ma mélancolie devinait mes pensées et me dessinait les visages de mes proches. Cependant, le temps passait et je finis par m’impatienter : « L’ange doit être très occupé. A moins que toute cette histoire ne soit qu’un mauvais rêve! » cette deuxième éventualité me convenait. Décidément, j’avais toujours eu l’imagination galopante.
En me relevant, je n’arrivais toujours pas à rire de cette histoire à dormir debout. Mon cœur me serra pour la première fois, et bien qu’il y ait eu un diamant en plus, c’était une sensation de manque vertigineux qui l’étreignait. Quelqu’un que je ne connaissait pas me manquait! Je me surpris : « Serait-ce cette princesse Lila? » au dessus de ma tête, près de la constellation de l’Aigle, un amas de larmes allait s’écraser. Quelque part, quelqu’un souffrait…
Lila venait d’apprendre son mariage imminent sur une affiche publique. Elle essaya de plaider son cas auprès du roi, mais l’audience lui fut refusée. Le vautour, chef du protocole du nid royal, lui flanqua deux faucons pour la surveiller, et réquisitionna son colibri. La princesse savait voler, mais elle n’avait pas encore d’ailes pour pouvoir le faire. Le seul moyen pour elle de s’enfuir aurait été de prendre un long courrier ou, encore, un vol irrégulier. Les oies et autres oiseaux migrateurs avaient dû retarder leur départ pour assister aux noces. Restait la seconde solution. Lila était persuadée que les moineaux, les colombes et les oiseaux de basse cour la soutiendraient même si elle savait que ces derniers ne peuvent voler. Ce qu’elle ignorait, c’était que toutes les colombes et pigeons furent envoyés pour annoncer la nouvelle aux sept coins du royaume et remettre les invitations aux convives. Pendant ce temps, tous les moineaux et autres petits oiseaux étaient chargés de dénicher le maximum de vers pour le repas de noces. De surcroît, le nid était sous étroite surveillance, et la nature lumineuse de la princesse ne l’aidait pas à passer inaperçue. Lila désespérait de voir quelqu’un venir à son secours. Les cigognes apportaient déjà la robe aux couleurs de l’oiseau-roi.
Une fois de plus, l’astre solaire alluma la lumière. Et lorsque je m’étais enfin réveillé, il s’apprêtait déjà à rejoindre sa tanière. Je ne m’étais pas remis de mon étrange soirée, et un vide abyssal sévissait en moi. La question de savoir si c’était vraiment Lila qui me manquait n’était pas à l’ordre du jour. C’était évident! Je ne l’avais jamais vue, mais je l’imaginais aisément : des cheveux blonds, très longs, le teint pâle, les yeux verts, tricotant un gilet dans la plus haute tour d’un château gardé par un dragon terrible.
Je me creusais la tête pour savoir où dénicher une armure anti-flammes, une épée et un fier destrier lorsqu’une colombe atterrit sur un rocher, à proximité : « Oyez! Oyez! Messire, je n’ai plus d’invitations. Sachez tout de même que l’Oiseau Argenté vous convie aux noces de sa fille demain soir à la mare royale, dit-elle après avoir longuement et inutilement roulé du tambour. » Il était hors de question que je me rende à une telle vitrine mondaine : « J’ai déjà du mal à trouver une armure…alors, pour trouver un costard…à moins que… » Je venais d’avoir une idée de génie!
Dès les premières lueurs du jour, beaucoup d’oiseaux avaient chanté la tristesse de la princesse. La félonie du nouveau ministre, craint par tout le monde et aimé par personne, ne faisait plus de doute. L’affaire devint très vite l’unique sujet de piaillerie dans les hautes et basses-cours. Lila pleura toute la journée. Sa constellation était devenue immense. La nuit tomba plus tôt sur la mare-miroir, et la lune vint devant la fenêtre de Lila. Le dernier croissant était géant et aveuglant de lumière. Elles discutèrent sans parler…la lune en rayonnant, et Lila en scintillant. La princesse sût enfin qui était sa mère, mais ce n’était pas tout…« Je n’ai pas voulu venir te voir avant ce soir pour ne pas te perturber, et je crains que ce ne soit la dernière fois que nous nous voyions. La nuit prochaine, en oiseau, tu te transformeras! Ce sera la nouvelle lune. Je ne serai, donc, pas là, et je ne réapparaîtrai ensuite que si tu reviens en mon sein. Je ne veux pas être égoïste. Sois heureuse ma fille! »
Lila scintilla, troublée. Tous ces événements l’avaient épuisée, et la perspective de la dure journée qui l’attendait le lendemain finit de l’achever. Elle s’endormit sans mal.
La nuit vira au jour. Une fois n’est pas coutume, je m’étais levé bien avant le soleil ce matin-là. Je fonçais, cap au sud, vers les noces royales. Après maintes tractations, Sphinx finit par me prêter son costume trois pièces contre la promesse de le lui rendre dans le même état…et moyennant le dépôt en caution de toute ma garde-robe. J’avais quelques relations à la mare. J’étais sûr d’y trouver une armure, ainsi que la liste détaillée des princesses prisonnières de dragons cracheurs de feu.
Lila chevauchait un fier faisan qu’escortait une patrouille de busards casqués, les oriflammes au vent. Elle surplombait la plage qui, d’un instant à l’autre, allait se transformer en champ de bataille. D’abord, elle avait énergiquement protesté contre cette peace-party censée pacifier les oursins bataves en l’honneur de son mariage. Puis, se rendant compte que sa cause était perdue d’avance, elle prétexta un malaise pour se défiler. C’était compter sans l’intransigeance de son père.
L’Oiseau Argenté était épaté par le plan d’Aigle. Les mouettes, les albatros et les goélands allaient attaquer par les flancs, les coléoptères par l’arrière et les autruches de face. Tandis que les aigles, les faucons, les éperviers et autres rapaces se préparaient à piquer sur les oursins. Ces derniers étaient des proies toutes indiquées. Ils se tenaient alignés, presque résignés, comme si les becs et les griffes acérées étaient une fatalité. Aigle se mit à la tête des rapaces et l’Oiseau Argenté ordonna l’attaque.
A peine l’assaut fut-il lancé que la lune usant de son influence provoqua la marée basse. La mer se retira à une vitesse vertigineuse dévoilant une armée d’oursins sur laquelle les poisons volants vinrent s’empaler. Au signal du chef artilleur oursin, les hérissons de mer éjectèrent leurs épines qui atteignirent les volatiles lancés à pleine vitesse. Ce fut un carnage : presque tous les oiseaux y laissèrent des plumes, et ceux qui le pouvaient encore rebroussèrent chemin à tire d’aile.
Juste avant l’attaque, la princesse remarqua cet oiseau qui, passant par là par hasard, eut un geste de désespoir devant la mascarade qui se préparait et qu’il devinait. « Enfin quelqu’un de sensé, pensa-t-elle! » Elle le vit ensuite voler au secours d’Aigle qu’une épine venait d’atteindre. En effet, avant qu’il n’eut pu réaliser ce qui se passait, le ministre de la paix vit la mer se retirer, des épines transpercer ses aigles impériales et les autruches s’enterrer la tête…l’instant d’après, il gisait sur le sable, inconscient. Une épine lui avait frôlé le crâne, le blessant superficiellement. Un oiseau mystérieux le tira d’affaire alors qu’une charge d’oursins le menaçait.
Je remis ce pauvre duc aux poules en blouse blanche, qui en profitèrent pour m’extraire une épine de l’aile. Je me réjouissais de retrouver mon ami, le chevalier Epervier, sain et sauf lorsque le roi nous rejoignit :
«_ Je te salue Oiseau Rare!
_ Moi de même noble roi!
_ Il ne fallait pas te donner tant de peine pour sauver cet aigle incapable.
_ Tu n’as donc toujours pas compris? Qu’un peuple ne te déclare pas la paix ne veut pas dire qu’il a des intentions belliqueuses. C’est la guerre qu’on déclare. On n’a pas besoin de déclarer la paix ; elle est normale!
_ Nous avons déjà débattu cette question…
_ Avant que je ne démissionne de ma charge de ministre de la guerre au profit de la comtesse Colombe? Oui! Mais aujourd’hui je vais pouvoir te prouver la véracité de mes dires! »
Après deux allers-retours entre l’Oiseau Argenté et le roi Oursin Kipic, qui s’était révélé un animal marin fort intelligent, j’avais réussi à arranger une rencontre entre les deux monarques. Les oursins réprouvant la guerre plus que tout, cette rencontre déboucha sur une paix sans conditions. Les oiseaux survivants allaient, donc, retourner à la mare en triomphateurs. Pour me féliciter, l’Oiseau Argenté adhéra à ma thèse, me proposa le ministère de la paix ainsi que la main de sa fille unique. J’avais décliné ses offres sans même demander à voir la princesse car mon seul désir avait pour nom Lila. Le roi, bien que légèrement offensé, eut néanmoins la gentillesse de m’offrir une armure, et convint qu’évincer le duc n’aurait pas été une mince affaire. Mettre le duc aux arrêts aurait été salvateur. Certes! Mais cela aurait, inévitablement, entraîné une guerre civile car la plus grande partie de l’armée lui était fidèle. Le peuple n’y était pas préparé. Chemin faisant, j’avais demandé à Epervier de me dresser la liste des princesse ayant des dragons pour geôliers. Il me demanda d’être plus précis car la liste risquait d’être très longue.
« Elle s’appelle Lila, lui dis-je!
_ Je ne vois pas. La seule princesse Lila que je connaisse est la fille du roi et elle se trouve sur le dos du faisan, là bas.
_ Est-elle blonde aux yeux bleus?
_ Non, c’est un petit point blanc…
_ Mon Dieu! C’est elle!
_ Doucement mon petit marquis. Cette fille est inaccessible. Tu sembles ignorer qu’elle épouse Aigle ce soir. Rien n’est plus irrévocable que le destin, conclût-il.
_ Justement… »
Les faucons avaient été priés de sortir de la chambre princière, le temps pour les cigognes d’aider Lila à vêtir sa robe nuptiale. Par où pouvait-elle bien s’enfuir? Sur la mare, on interprétait le lac des cygnes ; des perruches et de perroquets donnaient un air carnavalesque au petit bois avoisinant. La fenêtre était ouverte. Lila regardait le spectacle sans le voir…sa pensée était restée accrochée au gentlebird qui l’avait charmée en privilégiant le dialogue aux armes. Certes, le marquis n’avait pas l’envergure du duc, mais il avait déjà prouvé son courage. De plus, la princesse fut séduite par la subtilité de son plumage. Il était d’un blanc immaculé, aux reflets gris, et à la huppe couleur d’émeraude. « Si seulement pouvait-il m’enlever, pensa-t-elle! » Elle pensait toujours à lui lorsqu’un tourbillon de lumière la souleva.
Venant chercher sa promise, Aigle s’étonna de voir les gardes à l’extérieur de la chambre princière. Ils lui expliquèrent que le chef du protocole leur avait demandé de se retirer pour que la princesse puisse se préparer. Ils ne se doutaient pas que Lila allait se voir pousser des ailes. Le ministre de la paix entra dans la chambre, vit les cigognes choquées par la vision dont elles furent témoin, et comprit qu’il était trop tard.
Une nuit noire s’installa. J’assistais au ballet dans la tribune royale, non loin de l’Oiseau Argenté. A la lumière colorée des fleurs luminescentes et des lucioles, des rossignols chantaient et des ménures dessinaient des ondes, de leurs pas délicats, sur la mare qui s’était parée en lac pour l’occasion. Je ne regrettais pas d’avoir refusé l’offre royale. J’étais convaincu que, de toute manière, le duc ne se serait pas laissé déposséder sans coup férir. Et puis, il me fallait l’accord de la princesse ; le roi pouvait offrir un ministère, mais pas le cœur de sa fille. Pendant la cérémonie, j’allais devoir tenter ma chance…mais comment? Ma quête courait à l’échec bien que je refusasse d’y croire. Ma nature optimiste me rassurait! Machinalement, je m’étais levé et m’en étais allé prendre l’air dans le dédale des branchages. J’en profitais pour faire le bilan de la situation et donner du répit à mes tympans qui résonnaient encore des commérages de la duchesse Pie. Je me trouvais devant un dilemme. La raison me rattrapa, m’apostropha et allait réduire mon élan de cœur à néant. « C’est vrai! Reprends-toi Oiseau Rare. Qu’espères-tu trouver? L’amour? Lila n’est pas de ton espèce et elle se marie ce soir de surcroît. » J’allais entendre raison lorsqu’une silhouette me percuta au coin d’une branche désertée. Nous étions dans les ailes l’un de l’autre. Mon cœur s’apaisa : « Princesse Lila?! »
Le silence radio durait depuis quelques instants. Ils se regardaient. Les yeux de Lila se demandaient comment l’avait-il reconnue, et pourquoi lui était-il si familier. L’Oiseau Rare, quant à lui, renonçait à imaginer comment était-elle devenue un oiseau…un oiseau qui lui ressemblait singulièrement. Les piaillements n’avaient pas lieu d’être. D’ailleurs, aucun mot n’aurait pu traduire le sentiment commun qu’ils éprouvaient. Ce sentiment où s’entremêlent l’étonnement, la béatitude et l’impression d’avoir été exaucé. Cet instant semblait être l’aboutissement de leurs vies. Les yeux de Lila brillaient encore lorsque le duc la rattrapa. Elle demanda le secours de l’Oiseau Rare. Ce dernier s’interposa :
«_ Un instant l’aigle! Tu n’as pas le droit!
_ J’ai tous les droits. Je serai bientôt roi. Et tu me paieras l’affront de m’avoir sauvé des oursins ce matin.
_ En garde duc!
_ Je n’ai pas de temps à perdre. Occupe-toi donc avec mes faucons! »
Seul contre quatre, je ne faisais pas le poids! J’allais me battre et je savais pourquoi : il ne pouvait m’arriver que ce que Dieu m’avait destiné. Aigle emportait Lila. Par terre, un faucon gisait déjà ; mais une rivière bleu-sang coulait sur mon flanc droit. Mes pattes se dérobèrent. J’étais à terre. Une chose était sûr : ces faucons avaient été élevés au grain. Curieusement, à cet instant, la tête de Sphinx m’apparût ; il était furieux de voir l’état auquel j’avais réduit son beau costume. Les écorcheurs attaquèrent à trois, mais un éclair les foudroya. Epervier et ses amis venaient de me sauver la vie.
La lumière était sortie d’elle, et revenait en elle tout en la faisant tournoyer en l’air comme une toupie. Les cercles de lumière avaient dessiné un oiseau à l’image de celui auquel elle pensait, à la différence près que les couleurs s’intervertirent. Elle avait le plumage vert et la huppe blanche. Le petit point blanc qu’elle était se trouvait désormais en son cœur. De Lila, les cigognes durent faire un portrait-robot qui servit à Aigle pour la retrouver.
A peine Lila et Aigle étaient-ils arrivés devant l’autel que ce dernier déclara le mariage effectif :
«_ Je suis votre nouveau roi, dit-il, laissant le rassemblement coi!
_ C’est moi qui suis votre souverain, s’insurgea l’Oiseau Argenté de sa tribune!
_ Plus maintenant…corrigea le rapace pendant qu’une nuée de faucons fondait sur son interlocuteur, le réduisant en lambeaux. »
Bien qu’ayant accouru à vol d’oiseau, nous étions arrivés trop tard pour sauver le monarque. Néanmoins, nous attaquâmes les assassins avec beaucoup de bravoure. La mare se transforma en arène, et nous en gladiateurs. Tout d’abord, l’assemblée fut ravie car les faucons ne faisaient pas le poids face à notre fougue. L’adrénaline me faisait oublier le trou béant sur mon flanc. Le temps devenait interminable…comme s’il s’était arrêté. Et l’ennemi revenant toujours plus nombreux, la fin me parût imminente. Nous allions céder et mourir submergés par les faucons. Déjà des éperviers tombaient. L’imposteur s’égosillait : « Je suis votre roi! Votre roi! » C’était une humiliation de trop. D’un coup, le public se mêla aux combats. Les poules se jetèrent à l’eau pour prouver qu’elles n’étaient pas mouillées. Les faucons comprirent que s’ils ne se rendaient pas, ils allaient mourir lacérés. De rage, le duc fondait sur moi, lorsqu’un sifflement désespéré de Lila me fit pivoter. Ce geste instinctif fit qu’au lieu d’avoir le dos transpercé, je n’avais qu’une aile déchirée. Il n’y avait pas de temps pour les lamentations car le rapace revenait à la charge. Je n’avais pas peur de lui, et encore moins de la mort! Cela tombait à propos puisque personne ne pouvait intervenir avant la fin du combat. C’était un duel pour l’honneur. Ayant esquivé son attaque, j’attaquai à mon tour. S’en suivit un ballet aérien duquel tombaient plumes, sang et cris sourds. Invoquant l’aide divine, mes griffes se frayèrent une voie, entre les pans de son armure, et l’éventrèrent. Il chuta en tourbillonnant entraînant une queue de comète violette et un gémissement déchirant. Je n’avais qu’une envie : re-goûter ce sentiment d’apaisement que j’avais ressenti lorsque mes ailes contenaient Lila ; mais cette dernière ne me sourit pas…elle regardait ma poitrine avec stupéfaction. Le bec crochu d’Aigle avait dû me perforer pendant que je l’atteignais. A la vue du sang, je m’étais rendu compte que je souffrais. Lila me prit dans ses ailes alors que je chancelais. Je la voyais de si près qu’elle m’obturait tout horizon. Le petit diamant s’évada de mon cœur par la blessure. Il s’envola et fut bientôt rejoint par un autre diamant sorti du bec de Lila. Les deux points blancs fusionnèrent et s’élancèrent en direction de la lune. Cette dernière clignota, nous faisant comprendre qu’elle se montrerait le lendemain soir. Lila allait pouvoir rester à la mare. Elle n’était plus une princesse, mais une reine. « Sois heureuse et brave reine Lila. Ton peuple a besoin de toi! »
Défiant les lois de la nature, une larme de Lila tomba au lieu de monter. Elle m’atteignit à la tempe. Le jour se levait. Le décor était grandiose, planté là comme pour le tournage d’une épopée antique. J’en aurais pleuré si je le pouvais. L’aube naissante semblait promettre au héros effondré de protéger sa reine et son peuple endeuillés…j’en souriais. Des ailes inconnues s’approchaient. Un vent nouveau se levait. Les cimes des sycomores se prosternaient et priaient pour le salut de l’âme d’un oiseau rare. Lila pleurait. Les oiseaux chantaient. Un ultime spasme sévit et me joignit les paupières. Mes yeux se fermèrent pour la dernière fois : « Je t’aimerai toujours Lila! »